L’himalayisme népalais et les himalayistes français

Par Henri Sigayret

LES « HIMAL » DU NEPAL

Himal-alaya : terres froides, demeures des neiges (en sanskrit), Himalaya : massifs de hautes montagnes. Ces himal s’étirent, au nord du pays, sur plus de 1000 km. Montagnes de collision évidemment. Le continent indien, flottant sur le magma brûlant de l’asthénosphère, est venu se heurter au continent tibétain. De masse volumique plus élevée, il s’est glissé sous lui et l’a soulevé. Et se sont dressés collines et himal. Collines Siwalik et Mahâbharat, himal en très grand nombre. Les himalayistes en connaissent quelques uns, les connaissent-ils tous ? Combien d’entre eux sont capables de situer les Byas Risi, Chandi, Gorakh, Chindi, Péri, Umbac himal ... ?

Ces montagnes s’inscrivent entre les vingt huitièmes et les trentièmes degrés de latitude Nord. Si elles avaient été situées à la latitude des Alpes, elles seraient recouvertes d’une immense calotte glaciaire. Mais leur position est telle que les chaleurs qui règnent dans le bas pays ne permettent pas aux glaces de subsister, c’est pourquoi on trouve des alpages à l’altitude du Mont Blanc, des villages à l’altitude de l’Aiguille Verte ou des Ecrins. Les Népalais, pour illustrer cela, disent joliment : « Nos montagnes commencent là où les vôtres se terminent ».

LES PLUS DE HUIT MILLES

Le regard de l’himalayiste fixe d’abord les plus hauts sommets. Chose logique, ils émergent au-dessus des autres et leurs flancs sont souvent recouverts de neige ou de glace qui soulignent leur suprématie, accentuent leur beauté. Mais l’intérêt de l’himalayiste est aussi capté par le chiffre exprimant leur altitude : chiffre mythique de 8000 mètres qui a remplacé celui de 4000 dans les Alpes. Ridicule forme d’anthropocentrisme ! Que de montagnes dédaignées pour quelques mètres ! Annapurna II 7939 mètres, Gyachung Kang 7922 mètres, Manaslu-Himal Chuli 7893 mètres.

Ces plus de 8000, combien sont-ils réellement ? Quatorze ? Ce chiffre ne peut satisfaire l’himalayiste exigeant. Il est faux si on se base sur la définition établie par l’Union Internationale des Associations d’Alpinistes, l’U.I.A.A., qui tient compte de l’individualité d’une émergence et de sa distance par rapport à une autre. Le Lhotsé Shar 8400 m. n’est-il qu’une antécime du Lhotsé ? Le Yalung Kang 8505 un simple gendarme de l’arête du Kanchenjunga ? le pic central de ce même Kanchenjunga 8482 m. une simple pointe ? Oublier le pic central 8051 m. et le pic oriental 8026 m. de l’Annapurna I ne fera certainement pas plaisir aux Catalans et aux Allemands qui en ont réussi la première ascension. Le pic sud de Sagarmatha-Chomolungma-Everest n’est-il pas comparable au pic Lory du massif des Ecrins ? Armand Charlet célèbre professeur guide à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme demandait à ses élèves, lors de l’examen final : Combien y a-t-il de sommets de plus de 4000 mètres dans le massif des Ecrins ? Il fallait évidemment répondre trois : La Barre, le pic Lory, le Dôme.

Ne faut-il voir dans ce débat qu’une simple querelle de spécialistes ? Cela serait si cette absence de rigueur n’avait pas eu des conséquences fâcheuses sur l’évolution de l’himalayisme. Lorsque Messner, brillant grimpeur, grand alpiniste devenu himalayiste prestigieux eut gravi douze de ces hauts sommets, des médias s’avisèrent qu’il était talonné par un autre himalayiste. Lequel allait gagner ? La course aux 8000 venait de naître ! Elle avait pour cause l’incompétence ou le désir de créer un scoop ! Résultat : en investissant l’histoire de l’himalayisme, elle détournait les jeunes grimpeurs ambitieux du chemin habituel qui conduit à la notoriété : celui de la difficulté d’escalade.

HIMALAYISME ET DIFFICULTE

I- LA COTATION DES DIFFICULTES

Car l’histoire de l’himalayisme s’écrit comme l’histoire alpine, elle rapporte les événements successifs qui ont marqué chaque génération d’alpinistes. A savoir :
- la première ascension d’un sommet ( qui s’effectue en général par sa voie normale ).
- les tentatives d’ouverture de voies nouvelles.
- les ouvertures de voies nouvelles ( les premières ),
avec une règle : la difficulté technique d’une ascension, qui est croissante d’une génération à une autre, est le critère de la qualité d’une ascension.

Cette difficulté générale d’une ascension s’évalue grâce à une échelle en six degrés établie par l’alpiniste autrichien Willo Welzenbach. Ces degrés sont : facile : F., peu difficile : P.D., assez difficile : A.D., difficile : D., très difficile : T.D., extrêmement difficile : E.D. Récemment est apparu un nouveau degré : abominable : A., mais il ne semble pas judicieux de le conserver. A cela deux raisons :
- d’abord, parce que les difficultés gravies par les alpinistes étant de plus en plus élevées, quel qualificatif faudra-t-il utiliser après abominable ?
- ensuite parce qu’il suffit pour estimer la difficulté d’une ascension de préciser l’année de sa cotation.

II- LE TOPO-GUIDE DE MONTAGNE. LA CHRONIQUE DE L’HIMALAYA

Dans nos montagnes, les itinéraires sont décrits dans des livres établis pour chaque massif. Les alpinistes les appellent des guides ou topo-guides. On trouve ainsi le guide des ascensions dans le Massif du Mont Blanc, le guide des ascensions dans le Massif des Ecrins, le guide des ascensions dans les Pyrénées occidentales ... Les revues de montagne indiquent aussi dans une Chronique les ascensions marquantes : premières ou grandes répétitions. La revue Cimes, du Groupe de haute montagne, décrit parfois d’une manière exhaustive les différents itinéraires d’un sommet. Il faut donc admettre que demain seront rédigés des guides pour chaque Himal : guide des ascensions dans le massif de Sagarmatha-Everest, guide des ascensions dans le massif des Annapurna, guide des ascensions dans le massif du Kanchenjunga, guide des ascensions dans le massif du Jugal ... Ces topo-guides, évidemment, préciseront la difficulté des voies. Amusons-nous à indiquer la difficulté de quelques voies normales d’ascension de sommets de plus de 8000 mètres bien connus telle qu’on la retrouvera dans ces topo-guides himalayens.
- Cho Oyu. Voie autrichienne versant tibétain : F.
- Sagarmatha-Chomolungma-Everest, voie normale népalaise et tibétaine : F. à P.D. Versant népalais seule la cascade de glace pourrait présenter des difficultés si elle n’était pas équipée de cordes et d’échelles.
- Annapurna I, voie normale du sommet principal : F. avec quelques passages A.D.
- Jannu-Kumbakarna, voie des Français : P.D. avec quelques passages A.D. à D.

III- ALTITUDE ET DIFFICULTE

Mais, diront certains, la difficulté est aussi dans la diminution d’oxygène. Certes, la diminution d’oxygène est une forme de difficulté, mais c’est une difficulté physiologique qui est indépendante de la difficulté intrinsèque d’une ascension. On voit banalement des himalayistes, médiocres grimpeurs, qui résistent parfaitement à l’altitude ( les Sherpas en sont une illustration ), et des himalayistes au top niveau qui ne peuvent dépasser, sans être soumis à un M.A.M. ( mal aigu des montagnes ), l’altitude de 6000 à 7000 mètres. On peut comparer la difficulté causée par la diminution d’oxygène au vide plus ou moins grand qui se creuse sous certains passages d’escalade. Ce vide est une difficulté subjective qui n’intervient pas dans la cotation de la difficulté tout au plus est-il indiqué, dans les topo-guides, par la mention : passage exposé.

Ceci conduit à affirmer que la difficulté d’un itinéraire himalayen doit être exprimée indépendamment de son altitude par la seule échelle de Welzenbach, en précisant l’année de cotation pour tenir compte des progrès réalisés par chaque génération de grimpeurs. Pourtant, continueront à dire certains, l’altitude tue, on meurt facilement à 8000 mètres, A cela il faut rétorquer qu’on meurt aussi au Mont Blanc et même sur une route au bord de la mer. Messner a parlé de « zone de la mort ». Mais Messner n’est pas seulement un grand himalayiste. C’est aussi un rédacteur de livres qui a le sens de la communication.

IV- UTILISATION DE L’OXYGENE

Les himalayistes disposent aujourd’hui ( les premiers appareils fonctionnaient mal ) d’une sorte d’arme absolue contre les effets de l’altitude, c’est l’oxygène en bouteille. Suivant le débit choisi, un 8000 devient un simple 6000, Sagarmatha un quelconque 7000 ! Voilà qui suffit à indiquer l’importance de son utilisation dans une ascension. Sourions de ces médias qui ne mentionnent même pas son usage. Notons cependant que gravir un des hauts sommets de la planète reste une épreuve sévère et dangereuse et que gravir Sagarmatha sans son utilisation est réservé à des organismes d’une résistance exceptionnelle.

V- LA COURSE AUX HUIT MILLES. LA COURSE CHRONOMETREE.

Au regard de ce que nous avons écrit-on s’aperçoit que la course aux quatorze huit mille mètres qui ne tient pas compte de la difficulté d’un itinéraire, qui ne précise souvent pas si l’oxygène a été utilisé, n’est pas le critère majeur de qualité de l’himalayisme. Dans les Alpes, un temps, des alpinistes ont aussi collectionné les plus de 4000 mètres. Qui se souvient de leurs noms ? Dans quels livres sont-ils mentionnés ? Cette course aux plus de 8000 mètres démontre simplement que les grimpeurs qui les ont gravis possédaient une grande pugnacité et qu’ils ont eu de la chance. Combien sont morts aux portes du succès ? Benoît Chamoux alpiniste et himalayiste de grande valeur est mort dans cette compétition incertaine !

Mais il est une autre forme de compétition qui est présentée comme himalayisme de haut niveau , c’est la course chronométrée d’un plus de huit mille ( actuellement Sagarmatha-Everest ). Ces courses qui demandent d’indéniables qualités d’athlète n’ont rien à voir avec le véritable himalayisme de qualité. Ceci est démontré par les Sherpas, en général grimpeurs moyens, qui sont parfaitement adaptés à l’altitude et sont ainsi imbattables dans cette discipline ( les médias népalais exploitent d’ailleurs avec fierté ce filon nationale ).

Il faut donc regretter que des médias confondent les genres. Répétons que certains ont détourné de nombreux jeunes himalayistes ambitieux du véritable himalayisme de pointe. Combien de véritables exploits sont passés sous silence ou n’ont pas eu les échos mérités, citons :
- la tentative Beghin-Profit à la face sud du Lhotsé shar.
- l’ascension de la face Nord du pic Lobuché E.D. par quatre jeunes français.
- l’ascension très rapide et en presque solitaire du pilier sud du Makalu par Marc Batard.
- la tentative Beghin-Lafaille à la face sud de l’Annapurna I.

Et indiquons que des himalayistes talentueux : Gilhini, Bettembourg ont été obligés, pour gravir des voies difficiles, de se joindre à des expéditions étrangères ( Doug Scott pour Bettembourg ) dont les membres se moquaient de cette mode inventée par les médias. L’auteur de ces lignes apporte un témoignage caractéristique : en 1979, il a réalisé la deuxième ascension française de l’Annapurna I. Cette ascension, qui ne méritait que quelques lignes dans les chroniques himalayennes, a été saluée par de nombreux journaux ( et même une photo en première page d’un grand magazine ! ), alors que certaines tentatives qu’il a faites sur des itinéraires difficiles comme la face ouest de l’Annapurna I ou le Jannu-Kumbakarna qui, elles, seront mentionnées dans l’Histoire de l’himalayisme, n’ont fait l’objet d’aucune attention médiatique.

V- DIFFERENTS TYPES D’HIMALAYISME

A la lecture de ce qui précède on pourrait penser que seul est à considérer l’himalayisme de difficulté et que seul l’himalayiste refusant l’utilisation d’oxygène est estimable. Il n’en est rien. On rencontre autant de types d’himalayisme et d’himalayistes que de types d’alpinisme et d’alpinistes et un himalayiste romantique, pour ne citer que celui-là, est aussi estimable qu’un himalayiste de haut niveau. Il faut simplement admettre que l’exploit ne se réalise que sur des itinéraires de grande difficulté gravis sans utiliser l’oxygène. Gravir un 8000 par sa voie normale, surtout si on respire de l’oxygène transporté est devenu depuis longtemps déjà une chose banale.

LES FRANÇAIS DANS L’HIMALAYISME NEPALAIS

Les Français ont joué un rôle important dans l’histoire de l’himalayisme au Népal. Dans un court article il n’est pas possible de donner une liste exhaustive de toutes leurs ascensions ou tentatives mais on peut indiquer quelques expéditions marquantes.

Annapurna I (1950)

Nous sommes en 1950. Une expédition française se rend au Népal, son but, gravir le Dhaulagiri ou l’Annapurna. Le Dhaulagiri est d’abord tenté, en vain. Mais un accès à la face nord de l’Annapurna est découvert, l’équipe se dirige au pied de cette face. Grâce au dynamisme exceptionnel d’Herzog, au courage survolté et à la grande classe de tous les membres, malgré les chutes de neige journalières, ils progressent sur la montagne, installent les camps. Un jour du camp V, deux hommes partent : Herzog et Lachenal. Il fait beau mais froid. Sans corde, ils traversent la longue pente de neige supérieure, atteignent le pied des rochers sommitaux. Un couloir se présente, ils le gravissent. Les voilà dans une cuvette de neige, le sommet est là. Ils l’atteignent, il est quatorze heures.

Le premier sommet de plus de 8000 mètres vient d’être gravi. Jusqu’ici belle et simple victoire, le drame peut commencer. Au camp V, Terray et Rébuffat montés le jour même les accueillent. Herzog et Lachenal ont de sérieuses gelures. Les notions de médecine sur les membres gelés sont sommaires, Terray et Rébuffat flagellent avec des cordelettes les extrémités des membres de la cordée victorieuse ! Une nuit passe. Abandonnant leurs chances d’aller au sommet Rebuffat et Terray guident leurs camarades diminués dans la descente. Brouillard, nuages, ils se perdent et finissent par errer sans trouver le camp IV supérieur. Lachenal tombe dans une crevasse, c’est un bivouac possible, les autres le rejoignent. Ils passent la nuit avec un seul duvet pour quatre. Le constat, au matin, n’est pas enthousiasmant : Herzog et Lachenal ont les mains et les pieds gelés, Rébuffat et Terray une ophtalmie qui leur fait croire au mauvais temps. Alors qu’ils se croient perdus arrive Schatz. Sous sa direction, la descente se poursuivra avec des instants dramatiques encore : dans le couloir qui conduit au camp trois une avalanche emporte les cordées qui, par miracle, s’arrêtent à quelques mètres du vide. Au camp I, Oudot, le médecin, les attend et inflige aux blessés une série de piqûres infernales. Plus tard, dans le bas pays il coupera sans anesthésie, sous le regard médusé des indigènes, les doigts des mains et des pieds d’Herzog, des pieds de Lachenal.

Dans les pentes de neige et de glace de la face nord, sur le sommet, dans la descente et le retour, avec une intensité dramatique parfois extrême, s’est composé le chant d’une épopée. Tout en France était réuni pour en décupler les échos : une nation avide d’exploits, son drapeau n’avait guère brillé pendant la guerre, une presse libre d’événement fort, et surtout le beau récit que dictera Herzog à son frère. Ce qui n’était qu’une belle victoire sur un grand sommet, était devenu quelque chose de grand : la légende était prête. Plus tard, les mentalités ayant évolué, la politique s’immisçant parfois dans l’himalayisme, le dénigrement devenu coutume, une cabale tentera de salir la personne d’Herzog et de présenter cette expédition comme celle de la mésentente. Il n’en est rien. Malgré un nationalisme tout à fait dans le ton des idées de l’époque, malgré quelques obligations qui font sourire aujourd’hui : serment d’obéissance prêté au chef d’expédition, drapeau national dressé au sommet, l’expédition à l’Annapurna reste un modèle exemplaire, une très belle ascension rondement menée par une équipe très forte et unie. Et ceci même si elle n’est pas, comme elle a été décrite « L’ascension qui a ouvert la porte d’accès aux plus de 8000 mètres ».

Les Anglais ont dû sourire quand ils ont lu cette formule. Ces Anglais dont certains avaient, sans oxygène, atteint sur l’arête Nord de Sagarmatha-Chomolungma une altitude proche de 8600 mètres ou avaient passé plusieurs nuits à plus de 8200 mètres !Mais l’héroïque furia francese apporte aux himalayistes des raisons d’espérer : les 8000 ne sont plus le seul séjour des Dieux. Ils ne sont plus inaccessibles. Ce véritable choc psychologique marque un tournant considérable dans l’aventure himalayenne.

Makalu (1955)

Cette expédition, par bien des aspects, est l’opposée de celle de l’Annapurna. C’est une expédition sans drame au cours de laquelle tous les membres atteignent le sommet. Pourtant, ce sommet est bien plus élevé que celui de l’Annapurna et l’itinéraire suivi n’est pas toujours facile. Mais l’équipe, conduite par Jean Franco qui plus tard sera directeur de l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme, était composée de membres de très haut niveau : Jean Couzy, déjà présent sur l’Annapurna, avait confirmé sa grande classe, Serge Coupé, brillant alpiniste habitué de difficiles escalades en Oisans était un précurseur de l’escalade calcaire d’extrême difficulté, Guido Magnone avait été un des acteurs principaux de l’ascension de la face ouest des Drus, Terray, autre membre de l’Annapurna, était déjà un personnage de légende ... Quant au matériel, il était parfait, même les appareils à oxygène qui avaient bénéficié des progrès de l’aviation. La conclusion du récit paru dans la chronique de l’Himalaya de l’époque résume parfaitement cette expédition « L’esprit de l’homme a su pénétrer au cœur du problème himalayen et forger les moyens de le maîtriser ».

Janu-Kumbakarna (1962)

Les Anglais ont franchi un énorme pas dans l’échelle de la difficulté en gravissant la face sud de l’Annapurna. Les Français suivent leur trace, mais ils choisissent, grande originalité, un sommet de moins de 8000 mètres : le Janu, 7710 mètres, voisin du pic Kanchenjunga dans l’est du Népal. L’itinéraire ouvert est déclaré très difficile, il est très beau ( il devrait d’ailleurs devenir une des voies classiques de l’Himalaya du Népal ). Signalons, ce qui démontre que les voies difficiles sont rarement gravies lors de la première expédition, qu’il a fallu trois tentatives avant que des alpinistes atteignent le sommet.

Makalu, pilier ouest (1971)

L’ascension du pilier ouest du Makalu par une expédition lourde s’inscrit dans l’évolution de l’himalayisme vers la difficulté. Dix membres, sous la direction de Robert Paragot, composent l’équipe. Yannick Seigneur et Bernard Mellet iront au sommet.

Everest-Sagarmatha (1978)

Première ascension française : simple formalité accomplie par une équipe dirigée par Pierre Mazeaud (second ministre français au sommet d’un plus de 8000...).

Expéditions lourdes et expéditions légères. Critères de qualités

Jusqu’alors les expéditions tentant des sommets himalayens étaient des expéditions lourdes, on les nommait également expéditions mammouth. Ces qualificatifs signifiant que l’équipe était composée d’un grand nombre d’himalayistes, d’un grand nombre de Sherpas, que le matériel transporté était très important. N’a-t-on pas vu :

- des expéditions composées de 64 grimpeurs, de 70 sherpas, de plus de 1000 porteurs de vallée ( ce qui signifie que, sur la base de 25 kg par porteur, 25 tonnes de matériel et nourriture étaient nécessaires à l’expédition ! ).
- une expédition utiliser un avion pour ravitailler un camp d’altitude.
- une expédition utiliser deux hélicoptères lourds
- une expédition construire un monte-charge.
- des expéditions utiliser des explosifs pour détruire des séracs instables.

Puis est venu le temps des expéditions légères. L’Himalaya s’est démystifié, les voyages se sont démocratisés, les alpinistes ont découvert que les voies normales des plus de 8000 ne sont jamais difficiles. L’éthique a pris le pas sur l’efficacité à tout prix, la méthode a acquis autant d’importance que la réussite, l’esprit nationaliste s’est estompé ou a disparu. Les critères de qualité d’une expédition sont devenus :

- équipe peu nombreuse.
- choix d’une voie difficile.
- refus d’utiliser des Sherpas d’altitude : ceux-ci sont d’ailleurs, dans ces voies de peu d’efficacité.
- refus d’équiper la montagne de cordes fixes : les alpinistes progressent encordés, les descentes se font en rappel.
- recherche de voies nouvelles difficiles.
- le nombre de jours d’ascension est limité, après le temps nécessaire à l’acclimatation, les himalayistes n’installent plus de camps fixes, ils vont de bivouac en bivouac ( mot impropre mais devenu d’usage habituel ).
- évidemment l’oxygène en bouteilles est proscrit.

Les Français et les expéditions légères

Bien que la presque totalité des médias continue à encenser les ascensions des grands sommets, les courses chronométrées ou la course aux quatorze 8000, et ce faisant détournent les alpinistes talentueux de l’évolution logique de l’himalayisme, on verra quelques expéditions françaises choisir des objectifs de qualité. Citons :

- Celles de professeurs guides de l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme à l’Annapurna Daksin ( Mody peak ) et au pic Pumori.
- Celle de Beghin-Profit à la face sud du pic Lhotsé shar.
- Celle de Jaeger en solitaire dans cette même face.
- Celle de Batard au pilier ouest du Makalu.
- L’expédition Christophe Moulin à la face sud du Nuptsé.

Une tentative a souvent plus de valeur que certaines ascensions faciles.

Le pourcentage de réussite de ces expéditions légères sur des voies difficiles est faible. Rappelons qu’il a fallu que des expéditions lourdes ( nationales ) effectuent plusieurs tentatives avant de gravir le Makalu et le Janu. Les médias peu qualifiés passent sous silence ces tentatives, ou ne leur accordent que quelques lignes. Pourtant certaines sont de véritables exploits : en 1992, Pierre Beghin et Jean Christophe Lafaille tentent d’ouvrir un itinéraire dans la face sud de l’Annapurna I. Arrêtés par le mauvais temps alors qu’ils ont franchi la partie difficile, dans la descente, Pierre Beghin se tue. Jean Christophe Lafaille poursuit seul la descente et malgré un bras cassé par une chute de pierres atteint le pied de la face ! Simple tentative dramatique ? Non, grand exploit qui figurera dans l’histoire de l’himalayisme. Cette histoire ne mentionnera même pas le Premier anglais, le Premier italien ( le Premier français est-il en chemin ? ) ... ayant gravi les quatorze 8000.

CONCLUSION : L’AGE D’OR DE L’HIMALAYISME.

On a baptisé la période des premières ascensions : l’âge d’or de l’himalayisme. A tort, l’âge d’or de l’himalayisme vient à peine de commencer. Tout est à faire dans l’Himalaya ! Combien de beaux itinéraires restent à ouvrir sur des sommets vierges, sur des belles parois rocheuses, glaciaires ou mixtes, le long de belles arêtes ! Combien de cols restent à traverser ? Combien de traversées sont encore à parcourir ? Le Népal a environ 1500 sommets de plus de 6000 mètres ! Malgré la déviation que des médias ont tenté de lui imposer, l’himalayisme français de qualité poursuit son chemin. Indiquons, bien que l’expédition se soit déroulée sur son versant tibétain, l’expédition légère organisée par le Comité de l’Himalaya de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade au pic Chomo Lonzo ( gravi par Jean Couzy et Lionel Terray en 1954 ). Résultat : éthique moderne scrupuleusement respectée ; but atteint. La face Nord du sommet central est gravie par Yannick Graziani, Christian Tromsdorff, Patrick Wagnon. Difficulté : itinéraire T.D à E.D. Voilà qui redonne de l’optimisme à ceux qui pensaient que l’himalayisme français s’était définitivement enlisé dans les travers de la course au quatorze 8000 ou aux courses chronométrées sur ces mêmes sommets.

Dernière modification : 03/02/2006

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